Une lettre du supérieur général des assomptionnistes sur la pauvreté

saint-martinLe supérieur général des assomptionnistes, le T.R.P. Benoît Grière a publié le 27 septembre dernier sa seconde lettre à la congrégation sur le thème de la pauvreté. Le P. Vincent Leclercq nous en propose une lecture.

Trois bonnes raisons ont conduit le T.R.P. Benoit Grière à nous adresser sa deuxième lettre à la congrégation sur le thème de la pauvreté. D’abord, la pauvreté constitue un des trois vœux qui fonde notre vie consacrée. Ensuite, une crise économique et financière affecte de nombreuses personnes à travers le monde mais aussi l’ensemble de notre congrégation. Enfin la pauvreté concerne les individus et les communautés et leurs multiples rapports entre les deux. Benoit n’oublie pas non plus l’actualité de l’Église car le pape François publiera prochainement une encyclique sur la pauvreté.

Saint Augustin voyait la vie monastique et communautaire comme le rassemblement de « compagnons de pauvreté ». « Pauvres de Dieu », les frères sont appelés à devenir suffisamment  pauvres pour être capables d’accueillir la grâce de Dieu. Augustin y voit dès le IVe siècle une invitation à mettre tout en commun (Ac 4,32). Le P. Goulven Madec parlait même à ce sujet de « communisme spirituel » ! Dans cette même perspective augustinienne, le P. Athanase Sage considérait la pauvreté comme la « vertu de base » de la vie religieuse…

Passer du bien propre à la mise en commun (proprium-commmune) relève d’une vertu spirituelle et même théologale. Elle permet d’abandonner nos biens pour mieux nous « abandonner à Dieu » (Sermon 14, 1). La pauvreté est aussi pour nous une manière de nous arracher à « l’orgueil qui – comme le rappelle Benoit Grière – détruit la communion » [p. 12]. Par l’oubli de soi en particulier, la pauvreté sert alors le bien de tous et de chacun au sein de communautés véritablement fraternelles.

Lorsqu’elle est tournée vers Dieu, la pauvreté est ainsi un des moyens de notre vivre ensemble comme religieux assomptionnistes. Elle est même le plus sûr moyen de ne pas se détourner de notre prochain. Le paradoxe est de lier si fortement la pauvreté et l’aumône. Mais à l’appui d’Augustin, un tel paradoxe n’est qu’apparent. Benoit Grière le rappelle avec force, notre capacité à donner librement, et donc à nous appauvrir en quelques sortes, est révélateur de notre propre capacité à aimer Dieu à travers les diverses figures du pauvre d’aujourd’hui.

Héritier d’Augustin mais aussi d’une des plus grosses fortunes de l’Hérault, le Père d’Alzon comprend aussi cet engagement à suivre le Christ dans la vie religieuse comme un appel à vivre dans la pauvreté. Cela signifie pour lui  une générosité sans faille, mais aussi la gestion rigoureuse de son temps et une vie pleinement consacrée au travail. En effet, plutôt qu’aux grands discours, la pauvreté nous initie à des pratiques très concrètes. Selon le Père d’Alzon, la pauvreté nous permet de vivre de manière à la fois généreuse et désintéressée. Cette façon d’envisager la vie religieuse a permis à l’aristocrate de « tout donner » et surtout de donner une dimension sociale à sa jeune congrégation. Avant de transformer les injustices les plus criantes de son époque, le Père d’Alzon comprend qu’il doit contempler la pauvreté du Christ et de se laisser transformer par Celui qui donne toute sa vie.

« Se laisser transformer en Jésus parce que c’est lui qui est le vrai pauvre et c’est lui qui sauve l’humanité de la mort. Le vœu de pauvreté nous configure au Christ en croix mais nous fait aussi participer à sa résurrection. » [p. 22-23]

Dans l’actualisation de cet héritage augustinien mais aussi « dalzonien », la Règle de Vie tient une place importante pour les religieux d’aujourd’hui. De manière inédite, Benoit Grière rappelle que la pauvreté constitue d’abord un appel à la responsabilité éthique. Loin d’une conception de la pauvreté qui mettait autrefois le religieux sous tutelle, en dépendance directe de son économe mais pas assez dans la conscience de son interdépendance avec ses frères et le monde économique, la vision du général sur la pauvreté est nettement plus participative : « le vœu de pauvreté ne fait pas du religieux un irresponsable ». En ouvrant un espace de responsabilité, la pauvreté déploie pour chacun d’entre nous un espace de liberté et de gratuité où les rapports humains ne sont justement pas gérés par l’argent…

Il y a sans doute à réfléchir sur la tension possible entre responsabilité et gratuité dans le contexte économique où nous nous vivons actuellement notre vie religieuse. Sans entrer dans le détail de l’analyse, Benoit Grière ouvre la piste de la solidarité  et encourage l’initiative des communautés locales. Concrètement, Benoit rappelle l’importance de la solidarité interne (versement du surplus d’une communauté à la caisse de la Province) ou encore la solidarité externe (versement de 1 % des revenus propres de la communauté en faveur d’une œuvre sociale extérieure à la congrégation). Cette manière de faire combine en effet à la fois gratuité de nos choix de vie et la responsabilité vis-à-vis des contraintes économiques de nos communautés et des sociétés dans lesquelles nous vivons.

Autre enjeu de notre responsabilité personnelle et communautaire face au vœu de pauvreté est le besoin urgent de lutter contre le gaspillage. Dans cette dernière partie de sa réflexion, Benoit Grière demande de sortir de « nos logiques d’abondance » et de changer nos comportements car dit-il : « le monde est profondément inégalitaire. Il y a trop de pauvres et trop d’injustices autour de nous ».

Sont alors évoqués l’usage parfois immodéré que nous faisons des moyens de communications sociales : Internet, téléphone portable, moyens de transport. Nous sommes invités à « examiner nos comportements » avec lucidité et humilité. La portée écologique de notre refus du consumérisme est évidente pour chacun d’entre nous. Deux changements de comportement sont plus particulièrement épinglés pour évaluer l’influence ou l’absence d’impact de cette conscientisation des religieux assomptionnistes depuis le dernier texte officiel – hors textes capitulaires – sur la pauvreté. Il s’agit de la Lettre du P. Maréchal de 1991 : Hommes de partage, solidaires des pauvres. Le premier changement repéré par Benoit Grière est l’invasion informatique. [p. 28] récemment renforcé par l’arrivée du « multimedia ». Celle-ci crée parfois des dépendances au numérique dans les communautés où chacun ou presque dispose maintenant de son ordinateur portable. L’autre changement depuis 1991 est l’introduction des téléphones portables.  « Chacun doit s’interroger sur la façon dont il utilise [ces instruments] » [p. 29]. Les budgets communautaires ne cessent de nous appeler à plus de discernement et de modération. Sans nier l’importance de la communication dans le monde d’aujourd’hui, nos ressources personnelles et matérielles pourraient parfois être utilisées à autre chose.

Cette lettre constitue une méditation indispensable pour réfléchir et agir ensemble laïcs et religieux dans l’esprit de pauvreté. Sans plonger dans le moralisme, elle est une invitation à revenir aux sources d’un vœu qui par sa complexité nous demande d’avancer ensemble et parfois à tâtons vers une fidélité plus grande au Christ pauvre.

P. Vincent Leclercq

Une pensée sur “Une lettre du supérieur général des assomptionnistes sur la pauvreté

  • 7 novembre 2013 à 0 h 28 min
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    Le père Benoit Grière écrit “pour Augustin nous sommes des pèlerins de la Cité de Dieu car la cité des hommes s’est construite sur l’oubli de Dieu. Notre vie sur terre doit être orientée vers la recherche des biens éternels et nous devons voyager légers pour avancer. Il ajoute ” la pauvreté et la mise en commun des biens sont un moyen de gagner le royaume de Dieu”

    Et si il nous manquait encore une clé pour accéder tous ensemble, aux bien éternels promis par le Seigneur? Pour nous, religieux et laïcs: se dépouiller et partager, Oui, c’est une nécessité. Essayer de vivre le Fiat de Marie: Oui, par Grâce…

    Alors, comment entrer dans le Royaume ? Ne serait ce pas en nous faisant en tous lieux proches des pauvres, de ceux qui vivent la honte et l’exclusion? Ainsi pourront ils devenir nos maîtres, pas seulement des maîtres “à servir” mais nos maîtres à penser.

    Ils sont experts en pauvreté, comment chercher, sans eux, des solutions pour nos sociétés? Ils sont experts en Dieu, comment se passer de leur expérience et de leurs paroles pour découvrir les Ecritures et s’ouvrir à sa Présence?

    Benoit écrit: “le Seigneur est lui seul le trésor des pauvres. Leur maison est vide de biens de la terre afin que leur coeur soit plein de richesse invisibles”. Comment n’auraient ils pas le désir de les partager avec nous?

    Qui sont ils ces pauvres,” pierre rejetée des bâtisseurs” devenus avec le Christ: Pierre angulaire?

    “Cette personne humble et pauvre d’esprit qui peut quelquefois recevoir ces communications de Dieu et avoir une connaissance plus grande des ses vérités que les plus sublimes intelligences”? Emmanuel d’Alzon

    Ces pauvres “trésor de l’Eglise”? Saint Laurent

    Ces pauvres “nos maîtres” ? Saint Vincent de Paul

    Ces pauvres “Rencontre du vrai Dieu”? Joseph Wresinski

    Qui sont ils?

    “Je suis auprès de affamés, des torturés, des moribonds, chaque jour, je suis aussi proche du jasmin et du morceau de ciel derrière ma fenêtre. Dans une vie, il y a place pour tout. ” Etty Hillesum

    ” Eux sont déjà cassés. A nous, il faudra toute une vie de dépouillement quotidien pour leur ressembler et les rejoindre vraiment…Vous les pauvres dit le Christ, vous êtes des chanceux. Pour vous toutes les conditions de voir le Christ et de changer le monde sont réunies, de voir Dieu déjà car il faut des cœurs qui refusent les divisions et les haines, l’oppression et le mépris; les vôtres y sont parfaitement préparés. A cause de votre vie vous savez tout sur l’injustice et jusqu’où elle peut aller. Vous pouvez prendre la pleine mesure de la miséricorde car vous êtes sans arrêt obligés de pardonner. Pour cela vous verrez Dieu, vous le voyez déjà au plus profond de vous. »
    Père Joseph Wresinski –

    Heureux vous les pauvres

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  • 7 novembre 2013 à 23 h 33 min
    Permalink

    Ce commentaire pose en effet une question importante que la lettre de Benoit n’a pas pu aborder complètement mais qui je l’espère sera dans l’encyclique du pape François, celle de la réciprocité. Nous recevons beaucoup des plus pauvres quand nous faisons l’effort de les rejoindre. Apprendre à recevoir de celui qui apparemment n’a rien à nous rendre est au cœur de la Bonne Nouvelle du salut de Dieu. Il va de la crédibilité de l’Evangile d’apprendre à recevoir la Bonne Nouvelle de la main ou du cœurs des plus petits. C’est d’ailleurs une expérience bouleversante du point de vue spirituel.

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