Halte Spirituelle 2018 avec Bruno CHENU (1ère Partie)

2 étudiants

I – Le Christ en filigrane de l’homme souffrant.

Je ne vais pas évoquer ici les nombreux pèlerins malades qui nous entourent, ni les hospitaliers qui leur permettent de vivre ce moment à Lourdes, ni les nombreux anonymes qui passent dans les sanctuaires pour déposer leurs fardeaux dans le secret d’un cœur que Dieu seul connait. Mais cette puissante réalité humaine éclaire ce que je vais dire. Votre propre expérience de la fragilité humaine rencontrée et vécue va donner sens à ce que je tire de Bruno Chenu. Pensons à la vie des accueils, aux files d’attentes des piscines, aux chapelles des confessions…

Autant le dire aussi dès le début, je ne vais pas non plus commenter avec Bruno Chenu la fresque du jugement dernier dans Matthieu 25. C’est un passage qu’il aime à citer pour dire précisément que les services et la rencontre des pauvres et des petits est un chemin vers le Christ. Ce serait effectivement parfait pour illustre le titre que je viens de proposer pour cette première partie, et Bruno l’a commenté à plusieurs reprises. Mais nous allons quand même l’évoquer en conclusion…

Je vais, avec vous, rejoindre Bruno Chenu dans cette expérience même de la fragilité qu’il a vécu et raconté. Expérience particulière d’un homme, expérience toujours singulière de la souffrance, expérience fondamentalement humaine qui fraye un chemin vers Dieu. Il nous donne à saisir la rencontre du Dieu de Jésus-Christ. Nous allons donc cheminer avec Bruno Chenu pour y découvrir en filigrane le Christ qui rejoint l’homme souffrant.

( Prière de Christian de Chergé : « Quand la nuit est là »)

1) Témoignage « d’en-bas » sur Dieu et l’homme souffrant : « tenir dans l’épreuve »

A Lourdes, les personnes fragiles et souffrantes ont une place toute particulière. Autour de nous ils sont nombreux à être venus par le PN : personnes âgées, handicapées ou malades. Pendant cette halte spirituelle de quelques jours, nous pouvons nous présenter aussi devant le Seigneur comme des personnes fragiles et malades, handicapées par de multiples difficultés. Nos vies ont besoin de la guérison du Christ, Fils unique de Dieu, qui partage l’amour de son Père dont la puissance ressuscite ses enfants.

Bruno Chenu, qui a connu l’épreuve du cancer, a partagé cette expérience dans une conférence en 2003, un mois avant que la maladie ne l’emporte dans sa 61ème année. C’est devenu un livre publié en 2004 : Dieu et l’homme souffrant. Le titre de la conférence était un peu plus long : « Au plaisir de croire ou Dieu et l’homme souffrant ». Il mettait en valeur de manière étonnante l’idée de plaisir, si prégnante dans notre société, pour l’associer à la foi en Dieu au cœur de cette épreuve. Il s’en explique dans son tout dernier point « vivre par grâce » :

Tout cela m’a fait dire à l’époque que, si mon corps était fatigué par la chimio, mon âme, elle, était reposée ! Tout se met en place dans la vie personnelle, tout se hiérarchise. Une sorte de paix intérieure s’installe. Il ne reste plus qu’à dire avec le psalmiste « Ton amour, Seigneur, vaux mieux que la vie » (63,4) Mais si j’ai commencé mes trois points sur l’homme avec le mot « vivre », c’est parce que je crois que l’amour du Seigneur est aussi porteur de vie, jusqu’en vie éternelle1.

Nous sommes à la recherche, nous aussi de cette vie, jusqu’en vie éternelle, que nous donne le Seigneur. Je vous propose donc de suivre le chemin que Bruno propose dans cette conférence pour sortir de « l’impression que la foi est devenue un fardeau lourd à porter, un stigmate qui (nous) fait passer pour le dernier des Mohicans. (…) Allons-nous être capables de témoigner du bonheur de croire 2? » Et il précise :

En fait, si l’on y regarde bien, le titre de cette soirée correspond tout à fait à une attente de nos contemporains : la vraie religion, c’est celle qui fait du bien, qui apporte du plaisir, qui est utile et efficace. Si ma subjectivité n’est pas comblée, la foi ne m’intéresse pas… (…) Je vais simplement répondre à deux questions directes : – Quel Dieu, au titre de la foi chrétienne ? – Quel homme, au titre de la foi chrétienne ? Je vais essayer de tenir un discours sur Dieu, au temps du pluralisme religieux, où l’on ne sait plus à quel Dieu se vouer (…). D’autre part, je veux dire quelque chose sur l’homme, à partir de ma propre expérience non pas du bonheur, mais de la maladie, cette maladie dont on n’ose pas prononcer le nom et qui s’appelle un cancer. Être homme, c’est se tenir aussi dans l’épreuve. On verra si la foi « sert » alors à quelque chose3

2) L’espace des paradoxes : pour « se tenir dans la foi » devant Dieu

Être homme, c’est donc « aussi » se tenir dans l’épreuve. Pas seulement cela, mais cela aussi. Et dans la foi, se tenir devant Dieu, ou avec lui, sous son regard ou dans son silence. Avant donc de partager le témoignage de son épreuve du cancer, Bruno commence par brosser les traits du Dieu de la foi chrétienne. Un Dieu qui se livre sans se laisser saisir. Dont le nom décrié mérite tant d’être réhabilité dans une relation interpersonnelle. Il nous donne à le voir à travers son regard.

Je vous propose quatre paradoxes dans lesquels je me tiens pour ne pas désigner trop maladroitement le Dieu que nous cherchons, quatre dimensions, quatre polarités, quatre distinctions-inclusions : 1. Dieu transcendant – Dieu immanent ; 2. Dieu caché – Dieu révélé ; 3. Dieu tout-puissant – Dieu faible ; 4. Dieu silence – Dieu parole. Vous pouvez être surpris de ne pas voir dans la liste « Dieu est amour ». Mais il est sous-jacent aux différents niveaux4.

Après les avoir développé, Bruno conclu en élargissant plus encore le champ des paradoxes : « on pourrait explorer bien d’autres tensions comme Père-Mère, Un-Trine, créateur-sauveur, de tous-des pauvres5… » Je me permets donc d’ajouter encore une autre tension : en relation-dans la solitude. Bruno l’évoque au début de sa seconde partie sur l’homme en introduisant son témoignage.

Dans chacune de nos vies il y a une part de secret, qui peut être une part d’ombre, de péché, mais qui est aussi le dialogue que chacun essaie de mener avec son Dieu, le combat de la foi. Ce combat intérieur se déroule en quelque sorte sans témoin humain et personne ne doit céder au voyeurisme à ce niveau6.

Il est si précieux de pouvoir parler de Dieu, d’en partager les trésors, et en même temps si important de reconnaître que la présence de Dieu à chacun est insaisissable pour les autres. L’enjeu de cette halte, c’est d’entrer dans les paradoxes qui nous ouvrent l’espace de la foi, et en particulier dans ce dernier, avec les temps personnels de prière et de silence que Lourdes rend possible et les échanges que nous allons vivre en groupes de paroles.

Je retiens pour nous de cette conférence de Bruno la structure dont j’ai esquissé quelques éléments. Nous les aborderons dans les questions de ce jour.

– Tout d’abord, l’espace la foi s’ouvre par une multitude de paradoxes. Il ne se réduit pas aux recoins que la logique ambiante veut bien lui accorder. A Lourdes, nous pouvons habiter paisiblement l’espace large de nos tensions et de nos questions humaines sur Dieu : « tenir dans les paradoxes. »

– Vient alors notre chemin d’hommes et de femmes croyantes appelé à « tenir dans l’épreuve ». Vivre sous la menace, chacun ayant ses propres épreuves à traverser, certaines peut-être à présenter tout particulièrement à Lourdes. Vivre accompagné, par tant de personnes autour de nous, et pendant ces quelques jours de halte spirituelle, accompagnés les uns par les autres. Vivre dans la grâce, découvrant une présence qui illumine la foi, grâce accueillie par Bernadette et mendier pour nous aussi à la grotte.

3) Jésus-Christ compagnon discret : devant Dieu dans l’épreuve

Je n’ai pour l’instant pas vraiment parlé du Christ, bien qu’il soit au cœur de ce double regard sur Dieu et sur l’homme. Il est le fil rouge qui rend possible la convergence d’un regard sur Dieu et sur l’homme.

– Dans la tension Dieu transcendant – Dieu immanent, « Jésus le Christ garantit l’objectivité de Dieu, de celui qui ‘est au ciel’, irreprésentable et incommensurable. L’Esprit (du Christ) garantit l’immanence de Dieu, son jaillissement intime qui est source de nouvelle naissance7. »

– La tension Dieu caché – Dieu révélé, « c’est l’opposition du voilement et du dévoilement, du mystère et de l’histoire. On pourrait dire que la tension exprimée ici est bien attestée par le Prologue de Jean : ‘Dieu, personne ne l’a jamais vu – mais le Fils unique, Dieu appuyé contre le cœur du Père, l’a raconté’ (Jn 1,18 – traduction Bayard)8. » « Mais pour tenir ensemble le Dieu caché et le Dieu révélé, il faut une théologie paulinienne et luthérienne de la Croix. Car c’est seulement dans le crucifié que se donne à voir la vraie figure de Dieu. (…) La fragmentation de la Croix révèle la totalité de Dieu. La Croix dit le tout de Dieu comme renversement total de la sagesse humaine9. »

– La tension Dieu tout-puissant – Dieu faible se révèle dans « la théologie du Dieu souffrant remise à l’honneur par Jürgen Moltmann, mais qui rejoint aussi bien des écrits des Pères de l’Église que la réflexion sur le mal dans l’histoire10. » La Croix est, à nouveau, le lieu central où la toute-puissance d’amour de Dieu se révèle dans la passion de son Fils.

– Et la tension Dieu silence – Dieu parole nous y ramène encore. « Il nous faut reparcourir le chemin qui va de Gethsémani au Golgotha. Jésus est confronté à la profondeur du silence de Dieu, pourrait-on dire. Et la détresse de Jésus culmine dans le fameux : ‘Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?’11 »

( Chant “He never said a mumbalin’ word”)

« Il n’empêche que la Révélation biblique et chrétienne désigne Dieu comme Parole12. »

Curieusement, Bruno ne signale même pas que cette Parole est une personne, Jésus-Christ. Il en reste au Dieu-parole de l’ancien testament qui libère son peuple et s’adresse à lui d’une manière personnelle. Sans doute parce que c’est ici trop évident. Sur ce thème nous pouvons alors plutôt nous tourner vers La trace d’un visage et passer « de la parole au regard »…

( Chant “Nobody knows the trouble I’ve seen”)

1Dieu et l’homme souffrant, p.58.

2Dieu et l’homme souffrant, p.13.

3Dieu et l’homme souffrant, pp.14-15.

4Dieu et l’homme souffrant, p.19.

5Dieu et l’homme souffrant, p.40.

6Dieu et l’homme souffrant, p.42.

7Dieu ou l’homme souffrant, p.23.

8Dieu ou l’homme souffrant, p.25.

9Dieu ou l’homme souffrant, p.31.

10Dieu ou l’homme souffrant, p.34.

11Dieu ou l’homme souffrant, p.36.

12Dieu ou l’homme souffrant, p.38.

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