Halte Spirituelle 2018 avec Bruno CHENU (2nde Partie)

2 étudiants

II – Vers La trace d’un visage.

Nous voici renvoyés à une expérience toute différente de Bruno et bien antérieure. Une expérience d’étudiant en théologie bien éloignée de la souffrance et cherchant à canaliser l’énergie intellectuelle de la jeunesse.

En 1965, fasciné par l’ouvrage Totalité et infini d’Emmanuel Levinas, l’étudiant Chenu rédige une dissertation sur Jésus Christ comme visage de Dieu. Il veut réagir contre une présentation du Christ trop exclusivement centrée sur la Parole. Sept ans plus tard, pour sa leçon doctorale en 1972, Bruno reprend le thème du visage dans une perspective œcuménique. « La rencontre de Dieu à hauteur de visage » aborde les deux testaments puis réconcilie la valorisation protestante de la Parole et de la bible avec la valorisation orthodoxe du visage et de l’icône. Le texte est publié peu après dans la revue La vie spirituelle. A trois reprises par la suite il anime une retraite sur le thème « Je cherche le visage… » : à Madagascar en 1982, en France en 1986 et au Zaïre en 1987. En présentant la manière dont « la petite musique du visage continue à faire vibrer son existence1 », Bruno peut donc écrire :

On l’aura compris, la poursuite du visage qui ponctue mon itinéraire de vie n’a rien d’une fantaisie littéraire ou esthétique. C’est de foi qu’il s’agit. Et de foi chrétienne. Depuis que Dieu a pris visage d’homme en Jésus de Nazareth, et le rapport à Dieu et le rapport à l’homme s’en sont trouvés tourneboulés. Et nous n’avons jamais fini d’en enregistrer la secousse sismique sur le tracé de nos existences2.

La trace d’un visage, édité en 1992 est donc particulièrement cher à Bruno Chenu : c’est l’un des deux qu’il cite dans son testament spirituel. Il raconte un questionnement qui l’a accompagné de longue années : une expérience en creux qui travaille toute une vie à chercher le Christ. Nous allons donc regarder ce visage du Fils qui transfigure le rapport à Dieu et le rapport à l’homme que Dieu et l’homme souffrant ont mis en lumière.

 

 

1) L’interactivité des visages

Ici encore, l’expérience de Dieu et l’expérience de la rencontre humaine sont entremêlées. Bruno commence pour nous ouvrir l’espace large d’une altérité dans la rencontre du visage de l’autre homme, en suivant Levinas, comme prélude à la rencontre du Christ.

Bruno Chenu commence par creuser l’expérience qui est la nôtre de rencontrer des visages. L’être humain n’existe que dans le face à face. Ce face à face est l’expérience humaine fondamentale. Tout le beau métier d’homme va consister à gérer au mieux cette situation. Faire de présence frontale une rencontre amicale, dit-il. Mais cette expérience est complexe : la rencontre se vit sous des modalités aussi différentes que l’unicité, l’expressivité, l’historicité, l’ambigüité, la pluralité et le mystère du visage. On peut y percevoir tout et son contraire.

Mais le fait même que les visages ne cessent d’être interrogés et scrutés, exprime l’attente qu’à travers eux se manifeste la vérité de la personne. « Ni réduction à la matière, ni fulgurance de l’esprit, le visage est la béance d’une manifestation intégrale. Nul philosophe contemporain ne l’a mieux exprimé qu’Emmanuel Levinas3 ».

Bruno Chenu retient en particulier que la rencontre du visage de l’autre confronte à l’altérité, à ce qui échappe au moi. Une expérience radicale d’extériorité et d’étrangeté. Cette altérité conjugue hauteur et abaissement. La hauteur est celle du seigneur qui me commande, du maître qui m’assigne à la tâche, de l’enseignant qui me jauge. Aller de moi à autrui n’est jamais aller du pareil au même. L’abaissement est celui du pauvre, de l’étranger, de la veuve et de l’orphelin qui mendient4. »

Mais quand Levinas souligne l’asymétrie de cette rencontre, ce n’est pas pour en faire une analyse sociale. L’asymétrie est le lieu où nous faisons l’expérience plus radicale de notre responsabilité et de notre vulnérabilité. « Car la différence perçue se vit dans la non-indifférence5. » Que nous soyons seigneur ou mendiant, le rencontre du visage nous place en face de notre responsabilité vis-à-vis de lui. Le mendiant qui rencontre le visage du seigneur (et non pas son statut social de donateur) découvre qu’il a une responsabilité vis-à-vis de ce dernier. Et le seigneur qui rencontre le visage du mendiant (et non pas l’obligation sociale de donner) découvre une brèche dans son ego qui le rend vulnérable. En étant sollicité par le visage de l’autre, le seigneur comme le mendiant découvrent qu’ils ont une responsabilité vis-à-vis de lui et qu’ils sont donc vulnérables à cette irruption de l’autre dans leur vie.

Ici, je tiens à souligner l’importance de cette expérience fondamentale qui trop souvent est cachée derrière des conventions sociales. Nous pouvons nous protéger facilement derrière le statut des religieux généreux et bons, qui donnent de leur disponibilité et de leur temps, sans découvrir que le visage des personnes que nous rencontrons à Taab Yinga, dans les bibliothèques de rue, à l’hôpital, à la prison, auprès des vieilles de Del Wende et ailleurs, nous obligent plus radicalement à reconnaître notre vulnérabilité, à l’accepter, à la partager. C’est cela qui nous humanise. Religieux, nous devons être indifférents à la hauteur ou à l’abaissement social, et brûlants de la vérité qui s’exprime à travers les visages.

Bruno Chenu peut donc écrire que « Fréquenter Levinas (c’est) recevoir le choc de l’altérité dans toute sa différence. (…) Ce n’est pas à partir de moi que je dois aller à l’autre. Le visage vient d’ailleurs et témoigne d’une altérité qui me convoque à la responsabilité, au comportement éthique, au décentrement6. » Mais Bruno Chenu nous rend alors aussi attentif à ce qui rend possible le partage de cette responsabilité et de cette vulnérabilité : le socle d’une humanité commune première à toute dissemblance.

Certes, la pensée de Levinas joue souvent sur le paradoxe et les oppositions à la serpe. S’il faut bien accueillir le visage de l’autre dans son extériorité, sa reconnaissance n’est possible qu’à partir d’un fond d’humanité commune, de similitude. L’entière dissymétrie entre le Même et l’Autre conduirait à l’impossibilité de la communication. Or il y a bien dialogue et réciprocité. Ce qui suppose ressemblance et proximité, et pas seulement différence et distance. Car « c’est ensemble que se creuse et que s’approfondit le sens de l’identité et de la différence, de la relation et du respect, de la présence et de l’absence ». Il y a du même dans l’autre et c’est pourquoi la rencontre des visages est possible dans l’interaction du donner et du recevoir7.

C’est le jeu de la ressemblance première et de l’expérience de différence radicale qui rend possible le partage et l’échange non pas dans la symétrie, mais dans la réciprocité. Et c’est bien la naissance d’une réciprocité fragile mais lumineuse qui donne sens à ce que nous appelons la dimension sociale de notre apostolat. Cette dimension est critique des rapports sociaux et enracinée dans le mystère de la personne humaine. Dieu lui-même est venu éclairer ce mystère qui transparaît sur les visages.

2) « Je cherche ta Face » : mystère de l’A.T. (texte redevable à Jean-Paul Sagadou)

Dans l’Ancien Testament, Dieu est Parole : c’est son identité profonde. Dieu dit et la création apparaît, Dieu parle à ses prophètes, à son peuple. La loi, la Torah, c’est une prise de parole par Dieu qui guide chaque instant de la vie d’Israël. On trouve de nombreuses expressions qui expriment cela : « Ainsi parle le Seigneur », « Oracle du Seigneur », « la parole de Dieu me fut adressée en ces termes »… L’Ancien Testament est donc d’abord un “Dire”.

Le “Dire” d’un Dieu qui est Parole s’adresse alors à un homme qui est écoute. « Ecoute Israël … » est l’attitude fondamentale qui permet à l’homme d’accueillir la Parole. L’homme de l’Ancien Testament, ne peut voir Dieu et demeurer en vie (Ex 33, 20). Dieu se dérobe à son regard. L’altérité et la transcendance de Dieu font qu’il ne peut être vu : ce qui est visible, ce sont les idoles. La spécificité du Dieu d’Israël est donc résolument son rapport à la Parole, en rupture avec un rapport à la vue et aux visions qui seraient trop païennes. La relation entre Dieu et l’homme se tisse dans un vis-à-vis de la bouche et de l’oreille.

Bruno Chenu rend attentif au fait que, pour autant, cela ne supprime pas l’élément visuel de l’Ancien Testament. En effet, l’homme a un visage, qui laisse percevoir son « cœur », sa vérité profonde. La sagesse apprend qu’il est possible d’en percer les ambiguïtés. Le Seigneur a planté l’oreille et façonné l’œil (Ps 94,9) : il est le sculpteur du visage. Une certaine correspondance entre la parole et le regard est possible.

Surtout, le Seigneur lui-même à un visage. Cette conclusion, pour Israël, n’est pas le fruit d’un savant raisonnement, mais le fruit de l’expérience : l’humble constat existentiel de sa foi vécue. C’est tout simple : si Dieu est vivant, lui qui prend l’histoire humaine à bras le corps, alors il voit, alors il a un visage. C’est le prolongement de la foi que Dieu est tourné vers son peuple, qu’il se pose en vis-à-vis de lui. Et le peuple cherche à contempler ce visage qui exprime les sentiments divins. Les psaumes sont remplis de cette imploration : « ne me cache pas ton visage » (Ps 69,18 ;13,2). Le visage de Dieu, c’est la possibilité pour l’homme d’être vu, aimé, soutenu par Dieu. La création est bien l’œuvre de la Parole, mais elle est ensuite l’objet du regard bienveillant : « Dieu vit que cela était bon » (Gn 1,4).

Si voir Dieu c’est effectivement mourir à cause de la dissemblance et de la transcendance de Dieu, ne pas voir Dieu, c’est se morfondre dans l’attente : l’homme créé à la ressemblance de Dieu aspire à le voir. Cette aspiration de l’Ancien Testament est aussi un élément clé de la foi d’Israël. Elle va être exaucée par Jésus-Christ en qui Dieu prend visage d’homme.

3) Le Christ, visage humain de Dieu

Dire que Jésus-Christ est visage de Dieu, c’est évoquer la signification de l’incarnation. Car le terme “visage” est à ici à prendre dans son sens littéral : une bouche, un nez, de la barbe, un front, des oreilles, un menton… L’humain devient l’espace même de l’irruption de Dieu. La merveille de l’incarnation, c’est cette littéralité, cette consistance charnelle et formelle d’un visage : Dieu est tellement une personne qu’il peut regarder l’homme avec les yeux d’un petit enfant et lui parler par la bouche d’un homme.

Dans les évangiles, le visage de Jésus est évoqué à travers deux pôles : celui de la Passion et celui de la Transfiguration.

– Du côté de la passion, on repère chez Luc la montée de Jésus à Jérusalem : « Jésus affermit sa face pour aller à Jérusalem » et « ils ne le reçurent pas parce que sa face partait à Jérusalem » ( Lc 9, 51, 53). Mathieu et Marc parlent des outrages subis par le Christ : « ils se mirent à lui couvrir le visage » (Mc 14, 65) ou encore : « ils lui crachèrent au visage » (Mt,26, 67).

– du coté de la Transfiguration on repère : « pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre » (Lc 9,29); « il fut transfiguré devant eux et son visage resplendit comme le soleil » (Mt 17,2).

L’ensemble de ces textes sur la Passion et la Transfiguration expriment l’identité de Jésus. C’est à la fois le visage bafoué et transfiguré de Jésus qui se présente à nous. C’est l’expression de toute la vocation du Christ Serviteur et Seigneur qui se manifeste. L’abaissement le plus misérable et la hauteur la plus élevée sont ici rassemblées en un même visage. Tout ce qui est humain est absolument récapitulé en Jésus Christ fils du Dieu vivant. Pour voir Dieu, c’est Lui dont il faut maintenant rencontrer le visage.

Avec Jésus, il y a alors un jeu entre parole et regard : son regard renvoie à sa parole et sa parole ne s’explique que dans son regard. En tant que visage humain de Dieu, Jésus n’est pas seulement une parole à écouter mais aussi un regard à croiser. L’évangile nous montre quantité de regards qui se croisent ou se manquent : Jésus qui voit Natanaël quand il était sous le figuier, qui pose son regard sur le jeune homme riche et qui l’aime, qui regarde la femme adultère et lui pardonne ses péchés, qui observe la veuve mettre son obole et loue son geste, qui voit ce qui se passe à l’intérieur de temple et qui en expulse les marchand. Il y a de multiples regards croisés qui accompagnent les gestes et paroles de Jésus. De fait, il n’y aurait pas véritablement incarnation, s’il n’y a avait de vrais regards entre de vraies personnes, c’est-à-dire de la visibilité, une chair qui donne à voir ce qui est incarné (cf. Col 2.9,1.9) Mais cela est aussi vrai pour les disciples : Jean voit le tombeau vide et croit, les yeux des disciples d’Emmaüs s’ouvrent quand Jésus disparait de leur vue, Pierre et Jean voient l’infirme de la Belle Porte, lui parlent du nom de Jésus et le guérissent… La résurrection se dit aussi à travers la visibilité des apparitions et des rencontres. Avec Thomas, le disciple peut voir – et même toucher – les plaies du Serviteur dans le même mouvement qu’il proclame la gloire de son Seigneur et son Dieu. La résurrection, traversée par le croisement de la parole et du regard, n’aurait pas de sens si elle n’était pas liée à la chair visible de l’incarnation.

1La trace d’un visage, p.10.

2La trace d’un visage, p.10.

3La trace d’un visage, p.22.

4La trace d’un visage, p.24.

5La trace d’un visage, pp.24-25.

6La trace d’un visage, pp.26-27.

7La trace d’un visage, p.27.

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